Les « Four Chaplains »

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Les « Four Chaplains », nom qu’ils conservent dans la postérité, ont été un émouvant exemple de fraternité totale et de sacrifice pour leur prochain. Parfois appelés les « Aumôniers Immortels » ou les « Aumôniers du Dorchester », ils étaient quatre aumôniers de l’armée américaine qui ont donné leur vie pour sauver des civils et des militaires que le transport de troupes USAT Dorchester convoyait vers l’Europe durant la Seconde Guerre Mondiale.

Pendant le naufrage de leur navire, au prix du sacrifice volontaire de leur vie, ils ont aidé les soldats à embraquer dans les canots de secours et ont donné leurs propres gilets de sauvetage lorsqu’il s’est avéré qu’il n’y en avait pas pour tout le monde.

Les jeunes aumôniers étaient tous Lieutenant, c’était leur première affectation :  L’Israélite, le Rabbin Alexander D. Goode ;  le Protestant Méthodiste, le Révérend George L. Fox ;  Le Protestant de l’Eglise Réformée d’Amérique, le Révérend Clark V. Poling et le Catholique Romain, le Prêtre John P. Washington.247781_427846667384764_2160713314667750855_n

Bien que leurs origines, leurs personnalités et leurs religions fussent différentes, ils avaient tous les quatre servi dans les Boy Scouts of America et ils s’étaient rencontrés à l’école de formation militaire des aumôniers,  l’US Army Chaplain School, sur le campus de l’Université d’Harvard dans le Massachussetts. En janvier 1943, ils embarquent sur le USAT Dorchester pour rejoindre les troupes en Angleterre, en prévision de l’invasion de l’Europe.

Le Dorchester et ses 90 membres d’équipage quitte la rade de New York le 23 Janvier 1943, pour une première étape au Groenland, transportant les quatre aumôniers et environ 900 soldats de l’US Army, dans le cadre d’un convoi de trois navires (convoi SG-19). L’USAT Dorchester, navire de petite croisière lancé en 1926 avait été transformé en transport de troupes en 1942. Le convoi était escorté par les navires des US Coast Guards, le Tampa, le Escanaba et le Comanche.

USAT_DorchesterDans la nuit du 2 au 3 février 1943, à 00h55 au large de Terre-Neuve dans l’Atlantique Nord, le navire est touché par une torpille du U-Boot allemand U-223, un sous-marin de 90 hommes parti de la base de Kiel le 12 janvier et commandé par l’Oberleutnant zur See Karl-Jürg Wächter. Le Dorchester fait partie des 12 navires torpillés par le U-223 lors de sa première patrouille. Il prend rapidement l’eau et sombre dans une eau à 1°C, en une vingtaine de minutes seulement. A bord, c’est la panique et la ruée vers les canots de sauvetage, pendant que les navires d’escorte tentent de porter secours, toujours sous la menace des U-Boot. Pour les passagers, les perspectives sont sombres. Une telle température d’eau ne laisse qu’une espérance de vie très courte et la nuit empêche les sauveteurs de retrouver rapidement les naufragés. Quand tout sera fini, à peine un peu plus de 200 hommes survivront sur les presque 1000 embarqués. Parmi les victimes, les quatre aumôniers qui pourtant, dans leur destin funeste, donneront le plus beau témoignage de leur foi qu’ils pouvaient donner.

Le Second-Maître Mahoney de l’US Navy, l’un des survivants livrera le témoignage suivant:

« On a pris une torpille par le travers, sur tribord, et on a perdu l’alternateur et tout a été plongé dans le noir. En plus, on était au milieu de la nuit et pas mal de gars de l’Army n’avaient pas leur gilet de sauvetage. Pourtant, le Captain Danielson (le commandant du navire) avait donné l’ordre de les mettre. Dans une eau gelée comme là, vous pouvez tenir 20 minutes, après vous mourrez congelé. C’est pour ça que nous, les marins, on a des vêtements en laine car, même mouillés, ils retiennent la chaleur. Vous pouvez tenir plus longtemps pour qu’on vous sorte de l’eau.

J’étais sur le pont supérieur et là je me suis rendu compte que je n’avais pas mes gants. Il faut des gants sinon ça ne sert à rien de se couvrir pour sauter à l’eau, même si on a un bâtiment des Coast Guards tout proche pour nous repêcher.

goode Au moment, où j’ai voulu redescendre vers ma cabine, j’ai vu le Lieutenant Goode, l’aumônier israélite, au milieu du chaos, alors que tout le monde cherchait à abandonner le bateau. Il m’arrêta et me dit d’une voix toute calme : « Tu vas où comme çà ? »

« A ma cabine, il me faut des gants » je lui répondis.

« Si tu descends, tu ne pourras pas remonter », il me dit.

« Mais j’en ai besoin… »

« Pas de soucis, prends les miens », me dit-il en me tendant les siens. Je lui ai dit que je ne pouvais pas les prendre, mais il m’a répondu qu’il en avait une autre paire sur lui.

Je me suis jeté à la mer au dernier moment. Et quand le bateau a coulé je l’ai vu, à la proue du navire, il était avec ses trois autres amis, des aumôniers aussi… Ils étaient sur le pont, accrochés au bastingage et ils se tenaient par les bras. J’ai compris pour ses gants, alors j’ai pleuré. Puis ils ont disparus, avec le bateau… »

Le Soldat John Ladd, survivant de l’ US Army, parlera aussi :

« J’étais dans les ponts inférieurs quand on a pris une torpille, la lumière a lâché et j’ai dû remonter sur le pont supérieur à l’aveugle, à tâtons dans les coursives. Là je me suis rendu compte que les chaloupes étaient soit déjà parties ou soit bloquées sur leur berceau. C’était la panique, et ça se mettait à courir dans tous les sens…

Et c’est à ce moment que je les ai entendus, les quatre aumôniers qui voyageaient avec nous. Ils nous ont appelé, nous ont mis en rang, à la queue devant une petite remise remplie de gilets de sauvetage. Et là, tout en nous encourageant et nous rassurant, ils faisaient une chaîne humaine pour les distribuer.

Mon tour est arrivé et là, je vois le Rabbin Goode, en face de moi qui se tourne vers ses amis. Il n’y avait plus de gilets de sauvetage, plus un seul !

Je l’ai regardé…  Je devais faire une de ces têtes ! Et c’est là que çà c’est produit. La chose la plus extraordinaire qui m’ait jamais été donné de voir et que je ne verrai plus avant de passer de l’autre côté… Le Rabbin a juste enlevé son gilet et me l’a donné.

Les trois autres ont fait de même et ont donné les leur aux trois autres derrière moi. Vous savez, sans gilets ils n’avaient aucune chance… Ils ne nous ont pas demandé si nous étions croyants ou catholiques ou juifs ou je ne sais quoi… Ils nous les ont juste donnés !

Au moment où l’avant du navire s’est dressé, quand il finissait de couler, je les ai vu encore, tous les quatre, se tenant entre eux par les bras et au bastingage. safe_imageIls priaient. Le catholique chantait un cantique. Une sacrée belle voix qu’il avait… Les autres priaient. Le Rabbin priait en hébreu parce que je ne comprenais pas ce qu’il disait. Puis ce fut fini. L’eau bouillonna, il y eu des remous et tout était fini. »

Le Soldat Grady Clark, survivant de l’US Army ne dira pas autre chose:

« Comme j’avais pu nager loin du navire, j’ai pu regarder en arrière. Les fusées éclairantes avaient allumé tout. La dernière chose que j’ai vu, ce sont les quatre aumôniers qui étaient là-haut, en train de prier pour la sécurité des hommes. Ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient. Je pouvais entendre différentes langues mélangées dans leurs prières. Les prières protestantes en anglais, les prières juives en hébreu et les prières catholiques en latin. Et ils ont disparu avec le navire. »

purple-heartLe 19 Décembre 1944, les quatre aumôniers ont reçus, à titre posthume, la Médaille de la Purple Heart, pour les blessés au combat et de la Distinguished Service Cross, la plus haute distinction militaire américaine après la Médaille d’Honneur du Congrès.

Le Congrès a bien tenté de conférer la Congressional Medal of Honor à chacun des quatre aumôniers. Mais les exigences strictes pour l’attribution de cette médaille, l’héroïsme, la bravoure et le sacrifice ultime effectué « sous le feu », n’ont techniquement pas permis son attribution, puisque leurs actions ont eu lieu après l’attaque à la torpille.

Le père du Rabbin Alexander D. Goode écrivit aux membres du Congrès :

«Merci pour ce que vous avez fait et peu importe si ne sont pas médaillés Alexander et ses trois camarades. Le plus important est que nous, nous savons. Nous savons sa valeur. Nous savons leur valeur à tous les quatre. Qu’il est dur voir partir ces jeunes, comme Alexander. Mais comme il est réconfortant de voir le courage et la fraternité de ceux de chez nous, de Brooklyn. Vous avez écrit qu’il est parti avec ses camarades, ministres d’autres foi que la sienne, mais cette nuit-là, dans l’Atlantique nord, leur Père à tous a dû être très, très fier d’eux. »

Four-Chaplains-MedalLe Congrès créera en 1960 une médaille spécifique, la Médaille des Quatre Aumôniers, pour honorer les quatre « chaplains » disparus à bord du Dorchester et qui n’étaient pas éligible à la Médaille d’Honneur du Congrès.

En 2006, le Comité exécutif national de la Légion des Vétérans Américains, au 88ème congrès national de la Légion à Salt Lake City, a adopté une résolution exhortant le Congrès à réexaminer la question de l’attribution de la Médaille d’Honneur à Fox, Goode, Poling et Washington.

Mais plus encore qu’une médaille, espérons que leur sacrifice d’hommes de foi en guerre ne soit jamais oublié et qu’il soit, chez nous les Goys, honoré !

Buffalo – 21 février 2015



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