Camerone

cameroneUne épaisse fumée blanche obstrue la vue des cavaliers mexicains. Seuls les brefs éclairs des tirs et les camarades qui continuent de tomber montre que les français ne sont pas morts et continuent de se battre. Il est 17h, en ce 30 avril 1863, cela fait près de onze heures que cette compagnie de soixante-cinq légionnaires français se bat et tient tête à près trois mille soldats et cavaliers mexicains. Onze heures de combat intense, il n’est même pas croyable qu’ils soient toujours en vie. Des dizaines d’assauts, des salves incessantes, un encerclement total, la soif affreuse, l’absence de ravitaillement, l’incendie de l’hacienda qu’ils occupent, rien n’y a fait. Ils sont toujours là et repoussent chacun des assauts furieux des cavaliers mexicains excédés.

Chez les mexicains, une étrange sensation de honte est en train d’émerger. Ils ont une supériorité numérique écrasante, ils ont une situation tactique favorable puisqu’ils encerclent et assiègent les français, ils connaissent bien le terrain et sont habitués aux conditions de chaleur. Dans le dernier coin de l’hacienda, les français, de leur côté n’ont plus aucun espoir. Ils ne sont plus qu’une poignée d’hommes, leurs munitions s’épuisent, leurs vivres et leurs réserves d’eau sont épuisées depuis longtemps, ils sont totalement encerclés et n’ont d’issue que la reddition ou la mort. Pourtant, les mexicains n’y parviennent pas. Ils n’arrivent pas à déborder ces légionnaires et à les détruire. Trois mille hommes contre soixante-cinq légionnaires sans renforts, le combat n’aurait pas du durer plus d’une heure…

Il est 17 heures. Au milieu de la fumée et de la poussière, les mexicains le plus proches des français entendent les ordres hurlés par le Sous-lieutenant Maudet. Sa voix est ferme et rageuse, même si l’on y perçoit l’épuisement. Ils ne comprennent pas ces ordres mais soudain, ils entendent à nouveau un ordre qu’ils on fini par comprendre, tout au long du combat : « Feu » hurle le Sous-lieutenant. Une nouvelle salve française déchire aussitôt la fumée et plusieurs soldats mexicains tombent, encore et rejoignent les trois centaines de soldats qui sont tombés sous les balles et les baïonnettes françaises.

Mais leurs camarades n’ont pas le temps de réagir. La scène qu’ils ont devant eux est incroyable. Les officiers mexicains réalisent aussitôt qu’ils vivent un moment historique. Estomaqués, ils entendent les dernières forces du Sous-lieutenant Maudet hurler à ses hommes de charger ! Et ils chargent ! Comme des fantômes sortant de l’enfer, les légionnaires émergent de la fumée, la baïonnette au fusil, la mort dans les yeux et la rage au cœur. Les uniformes en lambeaux, la peau brûlée par le soleil et noircie par la poudre, couverts du sang de leurs camarades, le Sous-lieutenant Maudet, le Caporal Maine et les légionnaires Catteau, Wensel et Constantin se ruent sur leurs ennemis médusés et effrayés. Aux derniers instants du combat, les légionnaires chargent leurs ennemis et choisissent une autre issue que la réddition ou la mort : ils choisissent la gloire !

La salve qui les arrête et tue Maudet et Catteau les fait aussitôt entrer dans l’histoire. Et c’est avec cette sensation certaine d’écrire l’histoire que le colonel Mexicain Cambas propose au Caporal Maine de se rendre. La réponse de Maine consacre, au sens religieux du terme, la gloire de la Légion Etrangère :

  « Nous nous rendrons si vous nous faites la promesse la plus formelle de relever et de soigner notre sous-lieutenant et tous nos camarades atteints, comme lui, de blessures ; si vous nous promettez de nous laisser notre fourniment et nos armes. Enfin, nous nous rendrons, si vous vous engagez à dire à qui voudra l’entendre que, jusqu’au bout, nous avons fait notre devoir. »

La bataille de Camerone vient d’entrer dans la légende.

Rien, pourtant, ne prédisposait cette journée du 30 avril 1863, à devenir l’épisode le plus glorieux de la Légion Etrangère et de l’Armée française. Les troupes du Corps Expéditionnaire français au Mexique, sous les ordres du Général Elie Forey, ont mis le siège à la ville de Puebla, site d’un humiliant échec l’année précédente, dans la tentative de Napoléon III pour établir au Mexique un gouvernement fantoche sous protection française. Pour briser l’encerclement de Puebla, les troupes mexicaines fidèles au Président Juarez s’en prennent aux convois qui ravitaillent les positions françaises et qui viennent du port de Veracruz. Le 29 avril, un convoi transportant vivres, munitions, équipements de siège et surtout trois millions de francs en numéraire, quitte Veracruz vers Puebla. Ce convoi est bien sûr très convoité par les Mexicains et très précieux pour les français. Lorsque le Colonel Jeannigros, qui commande le Régiment Etranger, reçoit des renseignements sur une embuscade que prépare le Colonel Milan, de la Cavalerie Juariste, il décide d’envoyer sa 3ème Compagnie en reconnaissance vers Palo Verde avec mission d’y rencontrer le convoi et de l’escorter.  Mais la 3ème Compagnie du Régiment Etranger, pour le moment, n’a pas de commandant ni d’officiers. C’est le Capitaine Danjou, l’adjudant-major du Régiment, qui se porte volontaire pour la  commander. Il est renforcé par le Sous-lieutenant Vilain, officier payeur et par le Sous-lieutenant Maudet, le porte-drapeau du Régiment.

Jean Danjou est déjà une légende dans la Légion. Dix ans auparavant, lors d’une mission de reconnaissance et de topographie dans le désert algérien, son fusil, un mousquet à poudre qui se charge par le canon, explose et déchiquette sa main gauche et lui causera l’amputation. Un accident comme celui-là aurait mis fin à la carrière de tout militaire mais Danjou n’est pas comme tout le monde. Il se fait confectionner une prothèse articulée de grande qualité en bois et, à force de travail, apprend à s’en servir comme d’une main valide. Sa virtuosité avec une main artificielle force l’admiration mais il se distingue aussi par son courage, sa vaillance et, déjà, par sa détermination sans faille, notamment au siège de Sebastopol, pendant l’éprouvant guerre de Crimée. Jean Danjou est un homme qui en impose par son courage et son mérite, qui ne renonce jamais et qui devient, par la force de son caractère, l’exemple même de l’officier de Légion Etrangère.

Rassemblée à une heure du matin à Chiquihuite, la compagnie se met en marche. La compagnie fait halte à Paso del Macho ou se trouve l’unité du Capitaine Saussier. Saussier propose à Danjou de renforcer sa compagnie, mais Danjou a une foi inébranlable en la qualité de ses hommes et refuse d’affaiblir le poste du Paso del Macho. Il se remet en route et atteint Palo Verde vers sept heures du matin. Alors qu’ils s’apprêtent à faire du café, les légionnaires sont mis en alerte par l’apparition de quelques cavaliers mexicains sur une crête toute proche. Ces cavaliers appartiennent à l’unité du Colonel Milan qui veut détruire l’escorte avant de s’emparer du convoi. Un premier échange de tirs tue des cavaliers mexicains qui n’en deviennent que plus agressifs et plus nombreux. Le Capitaine Danjou prend rapidement conscience qu’il est en infériorité numérique mais qu’il doit faire son maximum pour accrocher les Mexicains et les empêcher de se reporter sur le convoi. Il entame alors une retraite ordonnée vers un groupe de maisons, au lieu dit Camaron.

Les mexicains les pressent et les harcèlent et les légionnaires sont contraints à deux reprises de former un carré pour briser les charges des cavaliers de Milan. Parvenu sur place, il décide de se fixer dans une hacienda qui servira de place forte et sera plus facile à défendre.

S’ils décident de combattre, Danjou et ses hommes sont d’ores et déjà parfaitement conscients qu’ils n’en réchapperont pas. Les cavaliers ennemis sont de plus en plus nombreux et sont rejoints par des fantassins qui commencent à encercler l’hacienda. Aucun renfort n’est à espérer, puisque ceux-ci iront escorter le convoi. Ils le savent, et c’est toute l’admirable détermination de ces hommes, ils devront mourir, le plus lentement possible et en tuant le maximum d’ennemis pour les garder loin du convoi, mais ils devront mourir, de façon inévitable. Mais il n’y a pas d’hésitation, de mélo-drame ou de trémolos dans la voix. Peut-être les plus instruits pensent-ils aux derniers carrés des Grognards à Waterloo mais ils n’en tirent sans doute que davantage de fierté et c’est sans doute avec un sourire en coin qu’ils pensent aux « cartons » qu’ils vont faire sur les troupes mexicaines avant de passer l’arme à gauche. Les mexicains, sûrs de leur victoire et de leur avantage tactique, proposent au Capitaine Danjou, par l’intermédiaire d’un officier d’origine française, de se rendre. Au lieu de cela, Danjou jure de ne jamais poser les armes et demande à ses hommes de faire de même. Aucun d’eux n’hésite. Et alors que les mexicains signifient qu’il ne sera fait aucun quartier, les français jurent de se battre jusqu’au bout. Ainsi liés par ce qui sera appelé le serment de Camerone, les légionnaires prennent leurs positions pour défendre l’hacienda.

Sitôt sont-ils dans l’hacienda que la situation tourne mal. Leurs mulets, chargés des vivres et des munitions, se sont enfuis et déjà, les mexicains se lancent à l’assaut du corps de ferme de l’hacienda. Les combats passent au corps à corps dans les pièces de l’étage, tandis que le gros de la compagnie s’établit au rez-de-chaussée.  A 11 heures, le Capitaine Danjou traverse la cour pour inspecter les défenses à l’entrée de l’hacienda. Mais une balle l’atteint au cœur et il s’effondre. Fidèles au serment qu’ils ont fait avec leur Capitaine exemplaire, les légionnaires ne s’émeuvent que très peu et continuent à se battre avec acharnement. Les pertes mexicaines sont déjà lourdes et atteignent presque la centaine d’hommes. Le Sous-lieutenant Vilain prend alors le commandement et insuffle lui aussi une détermination d’acier à ses hommes. L’infanterie mexicaine passe à l’assaut massif sur l’hacienda mais les tirs des légionnaires sont d’une redoutable efficacité, faite de précision et de coordination. Leur entraînement éprouvant, marque de fabrique de la Légion jusqu’à nos jours, porte ses fruits, surtout dans la rapidité de rechargement de leurs armes. La première ligne française est trop forte et les mexicains n’osent plus l’affronter de front. Ils essaient alors de passer par les fenêtres et tirent même depuis le premier étage, à travers le plancher.

A 14 heures, les légionnaires se redéploient dans une grange. Déjà limités en munitions, ils récupèrent l’équipement des blessés et des morts qui s’amoncellent autour d’eux. La faim et la soif prennent en étau les légionnaires qui, pourtant, ne ralentissent ni leurs tirs ni leurs efforts. Plus la situation s’aggrave pour eux, plus leur détermination s’affirme. Plus d’une centaine de mexicains sont maintenant morts et blessés et l’énervement des soldats et des officiers mexicains se fait sentir. Incapables de se mesurer frontalement aux français, les mexicains creusent des brèches dans les murs de la grange pour abattre les français, mais sont accueillis par de violents coups de baïonnettes. Certains soldats allument des feux de paille pour enfumer les français mais ceci ne semble rien changer pour eux et, au contraire, gênent leurs camarades mexicains que les français sabrent ou passent à la baïonnette sans hésitations dès qu’ils s’aventurent trop près de leurs défenses. Peu après, le Sous-lieutenant Vilain succombe à son tour et le Sous-lieutenant  Maudet prend le commandement.

Il est 16 heures lorsque le Colonel Milan, exaspéré, lance un assaut général qui échoue mais réduit les français à une douzaine. Emporté par cet élan, Milan relance ses hommes démoralisés et réduit à nouveau les français. Les mexicains comptent près de trois cent morts et ne se rendent pas compte qu’il ne reste face à eux qu’une petite poignée d’hommes. Et ces derniers vont combattre encore une heure, ne gaspillant pas une balle, jusqu’au bout, jusqu’à ce dernier assaut, la dernière charge des Légionnaires de Camerone, à cinq contre trois mille.

Lorsque le Colonel Milan rencontre les derniers défenseurs de l’hacienda, ils ne sont plus que trois à tenir debout et c’est avec une stupeur admirative qu’il se rend compte de la valeur des hommes qu’il a en face de lui. Les trois légionnaires ont conservé leurs armes et leur équipement et ils ont la mine fière et haute malgré l’épuisement du combat et de la chaleur. Le combat terminé, c’est l’admiration qui prend le dessus des officiers mexicains qui ont la sensation d’avoir participé à un moment historique. Leur admiration est telle que l’un d’entre eux abat l’un de ses propres hommes qui, par l’énervement du combat, voulait achever les survivants.

Dès l’annonce de la Bataille de Camerone et de son issue, la légende prit sa place. Si la bataille fut tactiquement une défaite, par l’anéantissement d’une compagnie française, ce fut une victoire stratégique qui permit de fixer les mexicains sur une petite unité et de les empêcher de s’en prendre au convoi qui participa à la chute de Puebla. Trois mille hommes furent ainsi tenus en respect par soixante-cinq, dans des conditions entièrement défavorables. Ou presque…

Les conditions dans lesquelles combattirent les français étaient toutes contre eux et pourtant, ils parvinrent à combattre pendant 11 heures et à mettre hors de combat plus de trois fois leur nombre. Ils avaient donc bien un avantage tactique en leur faveur, un avantage que les mexicains n’ont pas pu mesurer et face auquel ils étaient démunis. L’avantage des français était qu’ils étaient de la Légion Etrangère. Leur nature même de légionnaires est très certainement l’avantage tactique qui leur permit de combattre de cette manière. Ce postulat pourrait n’être qu’une flatterie intellectuelle ou une emphase lyrique s’il n’était confirmé par l’histoire de la Légion Etrangère depuis 1863. Qu’il nous suffise de citer le Régiment de Marche de la Légion Etrangère en 1915, la bataille de Narvik en 1940, la bataille de Bir Hakeim en 1943, la bataille de Dien Bien Phu en 1954 ou l’opération sur Kolwezi en 1978 pour justifier qu’il existe, dans la Légion Etrangère, une force particulière, une capacité à extraire le meilleur de la détermination et du courage humain.

Et c’est bien à Camerone, le Camaron mal orthographié par un sombre secrétaire, qu’il faut aller pour trouver et tenter de comprendre cette incroyable combativité, enviée par de nombreuses nations et qui fut reconnue par le colonel Cambas, lorsqu’il répondit aux conditions de reddition énoncées par le Caporal Maine : « On ne refuse rien à des hommes comme vous ! » Un exemple de courage, de détermination, de panache et de sacrifice qui, loin d’être célébré seulement par la Légion Etrangère, devrait être célébré par l’ensemble des forces françaises et surtout, devrait être médité par notre Nation toute entière !

Pug – 6 octobre 2014

Camerone : 30 avril 1863


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